Rêveries à Bruxelles
On est dans Bruxelles, en voiture. J’ouvre grand les yeux et je m’imprègne de toute cette vie qui bouillonne autour de moi. Aujourd’hui on est mardi, et c’est l’heure du midi. On voit toutes sortes de spécimens humains qui passent dans les rues. Je pense à toute les photos que je pourrai faire quand j’aurai mon numérique. Je crois que je pourrais rester des heures à marcher au hasard dans Bruxelles, le nez en l’air, à rêvasser, à noter de petits détails, à m’amuser d’un rien, à assister à des scènes de la vie de tout les jours… De ce côté –là, la ville est une invention géniale.
Là des femmes voilées rentrent chez elles, tirant d’une main un cabas à tissu écossais et traînant de l’autre leurs gosses qui rechignent à avancer. Elles viennent d’un petit marché aux fruits et aux légumes qui étale ses citrons comme autant de petits soleils qui tranchent avec la grisaille de ce moi de mai. Ici, un « studio photo ». Les boiseries qui entourent la vitrine sont peintes en jaune canari. Collée sur la porte, une vieille réclame publicitaire : « Photo : seulement 7 Francs belges ! » Dans la vitrine il y a un buste de femme en plâtre et un tabouret de peintre, poussiéreux. Feu rouge. Deux gothiques, les tifs teints en rose, passent devant la voiture sans nous jeter aucun regard. Les pans noirs de leurs longs manteaux en cuir tourbillonnent avant de disparaître au coin de la rue. Sur les marches de la cathédrale, l’éternel mélange de mendiants, d’écoliers étrangers venus visiter Bruxelles en vacances scolaires, de bigotes venues se confesser.
Maintenant on rentre dans City 2, un grand centre commercial dans une grande rue commerciale (Rue Neuve). Là aussi les marches ont leur population propre : ceux qui viennent en griller une dehors, des groupes de « maghrébins » (il ne faut pas dire arabes, c’est politiquement incorrect), et toujours, des sdf. Je suis assise à l’intérieur, sur un banc de passage. Le sac en papier de la fnac sur mes genoux me fait penser à un sac de fruits, surtout le bruit quand on le chiffonne. Anniversaire de maman : j’ai longuement hésité entre Ray Charles et les Blues Brothers, et puis les frères m’ont fait un clin d’œil alors je les aie embarqué (oui maïlis, je n’oublie pas que tu as participé à l’achat). Tout à l’heure un homme en costard m’a fait le plaisir de partager mon banc. Il attendait un autre homme en costard et ils sont partis tout les deux au bout d’un quart d’heure. Maintenant c’est une minuscule indienne qui a pris sa place. Elle dévore un sandwich au curry. J’observe encore les gens qui passent. Un vieil homme avec des favoris. Je ne savais pas que ça existait encore… Un autre avec de rastas et un sac de camping : il a sans doute prévu d’acheter assez de livres pour le restant de ses jours.
Les gens se suivent et se succèdent sur mon banc. Moi je reste, inchangeable. Je vais finir par devenir un élément du paysage. L’indienne a fini son sandwich, elle est remplacée par une jeune femme qui crie au téléphone, qui est remplacée par un homme aux oreilles pleines de piercings avec un pantalon G-Star, qui sort lui aussi un sandwich. J’attend et je l’observe à la dérobée. Je chantonne toute seule. Il a des cheveux bruns, courts, en brosse. Une femme longue, mince et pâle, passe. Elle a des beaux yeux vairons et un air mélancolique. En face, un « jeune homme dynamique » (il a dû être engagé pour ça et maintenant il doit regretter d’avoir répondu à l’annonce) essaie de fourguer des papiers publicitaires aux passants qui, environ trois fois sur quatre, ne le regardent même pas ou font une mimique pressée-désolée. J’ai pitié pour lui.
Plus tard, sur la route : un motard tout de rouge vêtu (assorti avec son engin). Par terre, un clochard avec ses chiens. Hugo, mon petit frère, me dit : « Axelle, regarde le pauvre monsieur avec ses chiens, ils vont mourir tout les trois. » Je lui réponds « mais Hugo, tout le monde meure un jour, tu sais. » Avant j’étais comme lui : je regardais les gens par terre avec des grands yeux innocents. Maintenant je détourne la tête, et je tente de refouler ce que me dit ma petite voix (ma conscience). J’ai dû grandir, je deviens adulte…
A la maison : j’ai du mal à me relire, tellement j’écris vite pour ne pas perdre une miette de ce qui se passe autour de moi. Voilà quelques tranches de vie gratuites du moi de mai, messieurs mesdames.








